L’ancienne ministre de l’Environnement  a rendu son rapport sur « L’économie du Nouveau Monde » le 15 juin au gouvernement, pour répondre à la demande de Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie. Pourtant, cette dernière n’en a pas accusé réception. Et pour cause… Corinne Lepage dénonce la frilosité de l’Etat français vis-à-vis de la nouvelle économie et celle des grands groupes en matière d’innovation. Dans une interview à l’Usine Nouvelle, elle annonce la création imminente du Mouvement des entreprises de la nouvelle économie (Mene), sorte de Medef de l’écologie.

L’Usine Nouvelle : Votre rapport s’intitule « L’économie du Nouveau Monde ». Qu’entendez-vous par Nouveau Monde ?
Corinne Lepage : C’est un monde connecté, mis en réseau. C’est un monde qui doit mettre le bien-être et la santé de l’homme au cœur du dispositif. C’est donc un monde qui réconcilie l’économie et l’humain. C’est aussi un monde où les synergies se font localement en rapprochant les consommateurs et les producteurs. Enfin, c’est un monde dans lequel il n’y a ni fossiles, ni fissile. Tout cela permet de déboucher sur une nouvelle société basée sur une économie du partage grâce au numérique. La société devient horizontale, au lieu d’être verticale. C’est une véritable révolution en France.

Comment la ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, qui vous a demandé le rapport, l’a-t-elle accueilli ?
Elle ne l’a pas accueillie. Je l’ai remis au ministère…

Vous dites que l’Etat est frileux, notamment  sur les énergies renouvelables. Votre commanditaire l’a mal pris ?
Non, d’autant plus que je dis plutôt du bien de la loi sur la transition énergétique. Et puis, Ségolène Royal n’est pas responsable de tout l’Etat ! Je ne dis rien de mal sur ce qu’elle a fait. Mais, je considère que nous avons un Etat frileux.

Pourtant, depuis le Grenelle sur l’environnement, il y a sept ans, des avancées sont à noter…
Oui, mais la frilosité ne concerne pas seulement l’environnement. L’Etat est frileux car il continue à soutenir des emplois et des secteurs qui existent au détriment des emplois et des secteurs qui sont à créer. J’ai été ministre et je comprends la peur qu’il y a, dans un pays traumatisé par le chômage, a accepté de perdre des emplois. Même s’il faut admettre qu’il y a des entreprises françaises qui sont condamnées.

je comprends la peur qu’il y a, dans un pays traumatisé par le chômage

Vous pensez à Areva ?
Areva est en danger. J’ai fait une proposition [Ndlr : hors du rapport] sur cette société. Nous avons l’opportunité de créer une grande filière publique française des énergies renouvelables. Faisons ce qu’a réalisé E.on. Créons une société de défaisance avec toutes les activités passées d’Areva. Puis rapprochons Areva et EDF Energies Nouvelles pour créer un grand pôle des renouvelables, spécialiste de l’éolien et du solaire. Cela tient la route. D’un côté, EDF garde sa structure nucléaire, de l’autre une entité nouvelle se lance dans les renouvelables.

Vous disiez que l’Etat est frileux ?
Nous avons besoin de sauvegarder tous les emplois qui peuvent l’être. Mais surtout, nous avons besoin de formations intelligentes qui permettent de créer des passerelles ! C’est-à-dire repérer les secteurs en difficulté et avoir des plans pour renouveler leurs activités et former les salariés en ce sens. Ce qu’il manque, c’est cette stratégie. La France n’a aucune stratégie d’inscription dans le Nouveau Monde. Les PME du domaine du renouvelable pleurent et jugent qu’elles ne peuvent pas travailler en France. Nous avons rencontré des jeunes qui ne veulent pas déposer leurs brevets en France. Une révolution des esprits reste à faire.

Dans le rapport, vous pointez du doigt les grands groupes. Or ils s’engagent dans la croissance verte…
Oui, mais pas en France. Le comportement des grands groupes à l’égard des petits acteurs n’est pas normal. Ils bloquent l’accès à leur marché. Pour y parvenir, des ruptures technologiques s’imposent comme Free ou Blablacar. Nous sommes très critiques par exemple à propos du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) et de ses normes qui favorisent les grands acteurs. Les grands groupes français n’emmènent pas les PME avec eux à l’étranger, contrairement aux grands groupes allemands. C’est ce comportement que nous critiquons. Heureusement, des grands groupes sont entrés dans l’économie du Nouveau Monde. Au sein des grandes entreprises, il y a des acteurs innovants, de l’innovation salariale. On veut les regrouper. L’idée est de regrouper des entreprises autour d’une French Tech du nouveau monde qui serait une marque commune. Ce n’est pas réservé au secteur de l’économie verte ou de la troisième révolution industrielle. Tous les secteurs économiques peuvent y participer.

Comment mettre tout cela en place ?
On propose de les regrouper au sein du MENE, Mouvement des entreprises de la nouvelle économie. Son but : avoir une activité de plaidoyer pour défendre ce nouveau monde et participer à l’élaboration de règles équitables.

Le Medef du Nouveau Monde ?
Si vous voulez. Et c’est parti. Dans quelques jours, il y aura une annonce. Une dizaine d’entreprises vont monter ce mouvement.

Puisque le ministère n’a pas fait de retour, le MENE va voir le jour sans l’aide du ministère de l’Ecologie ?
Pour créer un mouvement patronal, je n’ai pas besoin de la bénédiction du ministère. Sur la marque commune, on aurait voulu de l’aide comme cela s’est passé avec la French Tech. Bercy avait mis des moyens à disposition. Si ça n’intéresse pas le ministère de l’Ecologie, nous ferons sans lui.

Qu’attendez-vous des grands groupes dans ce système ?
Il faut que les bonnes idées arrivent à trouver un financement et avoir un business plan pour devenir les Google de demain. Pour cela, les grands groupes doivent devenir des incubateurs de PME, à l’exemple du super-incubateur de Xavier Niel, patron de Free.

Beaucoup d’entreprises et de politiques réclament un prix du carbone. Qu’en pensez-vous ?
Il faut évidemment y arriver. A partir du moment où il existe une prise de conscience de la finance qui ne veut plus investir dans le charbon, la prochaine étape concernera le pétrole et le gaz. En conséquence, les prix des énergies fossiles vont monter. Il faut investir massivement dans les économies d’énergies.

Selon l’AIE, le nucléaire est une arme pour lutter contre le réchauffement climatique. Or, vous êtes très critique à propos de cette énergie. Peut-on réellement s’en passer ?
Le nucléaire compte pour une très faible part de l’énergie mondiale. Même en doublant les capacités cela ne règlera pas le problème du réchauffement climatique… sans compter le risque d’accident. Je crois beaucoup plus au solaire. Quand on voit la baisse des coûts sur les panneaux photovoltaïques et les grands progrès du stockage de l’énergie, l’électricité d’origine nucléaire et celle d’origine solaire auront le même coût en 2020.

J’étais la première à dire que l’on ne fermerait pas Fessenheim en 2017

Doit-on arrêter le chantier de l’EPR à Flamanville ?
Selon la décision de l’ASN, nous devrons peut-être changer la cuve et cela coûtera sans doute 5 milliards d’euros supplémentaires. La mise en service sera repoussée à 2022 ou 2023. On devrait arrêter les frais maintenant.

Va-t-on fermer Fessenheim en 2017 ?
Bien sûr que non ! J’étais la première à dire que l’on ne fermerait pas Fessenheim en 2017, et cela dès 2012 quand Delphine Batho, alors ministre de l’Energie, avait dit que l’on fermerait pour des raisons politiques et non pour des raisons de sûreté.

Etes-vous optimiste pour le sommet de Paris (COP 21) ?
Je ne suis pas sûr que cela soit facile. J’ai vu que ce qui s’était passé à Bonn (Ndlr : réunion préparatoire sur la COP21). Ce n’est pas très positif. Vouloir obtenir un accord avec un texte de 80 pages… On s’égosille sur des virgules, on perd l’essentiel. Je pense qu’un texte de 5 pages aurait été parfait avec les principales choses à réaliser. Il y aura un accord. J’en suis sûr. Mais le sujet est de savoir ce qu’il y aura dedans et s’il sera contraignant ou non, avec ou sans contrôles et sanctions… Il ne faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages.

Et le volet financement ?
Le problème du fonds vert n’est pas résolu. Cela va être très difficile de l’alimenter pour atteindre 100 milliards de dollars.

Quelles seront les avancées réelles ?
Là où il y a des choses très positives, c’est sur l’Agenda des solutions et la mobilisation des acteurs. C’est la même chose que ça (en montrant son rapport, ndlr). Les citoyens, les collectivités locales, l’initiative d’Anne Hidalgo qui veut réunir 100 villes,…. Comme je crois aux entreprises du Nouveau monde. Il y a une telle attente une telle sensibilisation.

L’espoir renaît, après Copenhague ?
J’ai vécu 5 COP, dont la dernière à Copenhague, qui a été terrible. On est arrivé à peu de chose et l’Europe a été humiliée. C’est le moment où l’Europe a perdu le leadership sur le changement climatique. A raison, la France veut jouer le facilitateur et non celui de dynamiseur. L’Europe ne reprendra jamais le leadership, mais elle peut revenir dans le jeu.

Propos recueillis par Olivier Cognasse et Ludovic Dupin