Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement, s’inquiète du prix des matières premières vierges qui est aujourd’hui plus élevé que le prix des matières réutilisées ou recyclées. Une situation économique qui met en péril le modèle d’économie circulaire défendu par la présidente du mouvement Cap21. Interview.

Le recyclage, notamment de la ferraille, est-il selon vous la pierre angulaire d’une industrie écologique et durable ?

D’abord je précise qu’il y a recyclage et réutilisation. Les deux sont absolument indispensables. Il y a des pièces qui peuvent être réutilisées comme telles et il y a le recyclage qui nécessite souvent de retravailler le métal pour pouvoir en faire autre chose. Dans les deux cas, nous nous trouvons dans un modèle d’économie circulaire, et c’est quelque chose d’extrêmement important.

Dans votre préface du livre blanc de la Federec, vous parlez d’une économie du Nouveau Monde…. Qu’est-ce que ce Nouveau Monde ?

L’économie du Nouveau monde est le titre du rapport que j’ai remis à Ségolène Royal, ministre de l’Environnement, du Développement durable et de l’Énergie, en juin 2015. Avec le groupe de travail que j’ai eu l’honneur de présider, nous avons défini cette économie comme étant libérée des énergies fossiles et fissiles, connectée, territorialisée et au service du bien-être. Les réussites citoyennes, entrepreneuriales ou dans les collectivités, se multiplient. Nous avons, sous nos yeux, la preuve vivante qu’une économie efficace, pourvoyeuse d’emplois, au service du bien commun et inscrite dans la durée est non seulement possible, mais capable de créer l’enthousiasme et la confiance. À ce titre, le secteur du recyclage en général, et le recyclage de la ferraille en particulier – je pense aux grands acteurs que sont par exemple Guy Dauphin Environnement ou Derichebourg – ont un rôle primordial à jouer.

Est-ce une réelle volonté politique ?

C’est ce qui est en train de naître ! C’est à la fois le mariage de l’environnemental et du digital, mais c’est aussi la mutation des secteurs économiques plus traditionnels et conventionnels qui sont en train de changer. Nous avons défini l’économie du Nouveau monde non pas comme une économie verte au sens du recyclage ou des énergies renouvelables, mais de façon beaucoup plus large. Car tous les secteurs économiques sont concernés. A la suite de ce rapport, nous avons créé le mouvement des entreprises de la nouvelle économie (NDLR : Mene) un organisme qui réunit à ce jour 5 000 entreprises engagées à sortir des énergies fossiles et fissiles, à replacer l’Homme au centre et à favoriser les circuits courts et les énergies propres. Parmi ces entreprises, il y a Blablacar, la fédération des acteurs du recyclage Federec, le magazine We Demain, le réseau Entrepreneurs d’avenir, Cosmébio ou encore l’Institut de l’économie circulaire. Le Mene est une grande plateforme pour échanger et travailler ensemble afin de constituer une force de frappe suffisante pour changer la direction prise par le gouvernement. Nous sommes à un moment clé pour y arriver.

L’économie circulaire n’en est qu’à ses balbutiements… Comment faire pour accélérer le mouvement ?

Pour commencer, il faut s’attaquer au prix du pétrole. Car le prix de l’or noir est en train de tuer complètement l’économie circulaire en renvoyant une économie linéaire. Pourquoi ? Tout simplement parce que le prix des matières premières suit le baril du pétrole et que le prix des matières premières vierges est aujourd’hui plus élevé que le prix des matières réutilisées ou recyclées. Et cela n’est pas possible parce que vous dérentabilisez toutes les opérations. Nous avons donc fait des propositions pour essayer de répondre à cette situation qui est catastrophique pour de très nombreux secteurs économiques.

Pouvez-vous nous donner une ou deux préconisations ?

Nous avons proposé que puisse être envisagée une solution de type taxe flottante comme laTIPP, la Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques mise en place sous Lionel Jospin. L’idée est de fixer un prix de référence du baril, et de dire qu’en-deçà de ce prix, il y a une compensation qui se fait à travers un fonds qui alimente la transition économique. Cela aurait pour avantage de fixer un niveau de rentabilité des investissements. Pour les consommateurs, l’opération serait pratiquement sans conséquence, seulement de l’ordre de 1 ou 2 centimes à la pompe. Dans la même logique, une taxe carbone est à préconiser.

Qu’apporterait une taxe carbone ?

Cela apporterait d’abord une vérité économique des prix. On ne peut pas en même temps dire que la question climatique est une question majeure et ne pas l’institutionnaliser en termes économiques et financiers. Il faut savoir que sept ou huit pays européens ont déjà mis en place cette taxe carbone. Je pense que la France y arrivera tôt ou tard.

Selon vous, les pouvoirs publics soutiennent-ils suffisamment l’industrie du recyclage ?

Au-delà d’une bonne communication autour du sujet, je n’ai pas le sentiment que les mesures soient réellement concrètes. Nous sommes à la peine. Beaucoup d’entreprises sont sur le point de mettre la clé sous la porte à cause de la question du prix des matières premières. Et visiblement, cela n’intéresse personne alors que c’est un sujet absolument central comme le rappelait le président de la Federec métal dans sa tribune publiée dans le journal les Échos. L’actuel effondrement des prix des matières vierges ne rend plus compétitifs les matériaux recyclés que les industriels rechignent désormais à utiliser. C’est notamment le cas du plastique et de la ferraille. De nombreux emplois sont en jeu. Les pouvoirs publics doivent réagir, et vite.